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Les chemins intimes du cerveau explorés

Il est le Nirvana, un «lala land» où règne un sentiment d’absolu, rêve éveillé ou espace ésotérique fébrile dans lequel les sens sont exacerbés et l’esprit virevolte ; sans danger, il résulte tout simplement du pouvoir de l’hémisphère droit du cerveau.

La neurobiologiste Jill Bolte Taylor en a fait accidentellement l’expérience à la suite d’un AVC, et révèle dans My Stroke of Insight (Voyage au-delà de mon cerveau) que tout un chacun gagnerait à en faire bon usage. Une sorte de point P à stimuler, en point pacificateur.

 

COURTOISIE, JULIETA CERVANTES

 

Perte de la notion du temps et de l’espace, parcellement des perceptions, un présent hic et nunc imperméable au passé comme à ses habitudes: pour danser les méandres du cerveau, le directeur artistique Benoit-Swan Pouffer de la jeune compagnie américaine Cedar Lake Contemporary Ballet a sollicité en 2009 Sidi Larbi Cherkaoui. Cette collaboration s’ajoute à une pléiade de grands noms, Hofesh Shechter, Crystal Pite, Angelin Preljocaj entre autres. En s’inspirant très fidèlement de la présentation que Taylor a faite de son accident lors d’une conférence en février 2008, le chorégraphe belge explore dans Orbo Novo (Nouveau Monde) les chemins intimes de traverses, aux confins des deux hémisphères déconnectés.

La première partie, en forme d’incipit dansé et mimé, hypertrophie les mots et gestes que la neurobiologiste avait utilisés sur scène. Cherkaoui y appose son cachet en parodiant, jusque dans les costumes, la présence de la scientifique : il en exacerbe, avec humour, le ton prédicateur, plaçant la chorégraphie dans un registre très inattendu, celui du cours de yoga. Avec son aura bienfaisante et son enchaînement de gestes amples, le message asséné ne souffre d’aucune ambiguïté. Un principe de précaution pour laisser libre cours à son imagination ?

Puis s’enclenchent les premiers pas d’un formidable mécanisme de danse, emporté par la musique incantatoire du compositeur polonais Szymon Brzóska – complice de Cherkaoui depuis Sutra. Le rythme binaire (voire pulmonaire) insufflé façonne au fer rouge cette chorégraphie dense, qui montre l’individu aux prises avec le collectif, aux prises avec lui-même. Tantôt maîtres, tantôt esclaves du mouvement, les danseurs athlétiques de Cedar Lake évoluent dans un espace de liberté en constante redéfinition, sublimé par la structure mouvante et alvéolaire du scénographe Alexander Dodge. C’est toute une histoire de porosité qui se livre entre les mailles de ces paravents, celle des corps qui glissent et se cachent derrière les ombres portées, choient ou se hissent, passent à travers ou trépassent, à l’image du cerveau, qui peut à la fois être prison ou libération. Le Nirvana semble cependant loin dans cette chorégraphie très ancrée au sol.

La musique, nerf du spectacle, émane surtout des corps: les mouvements répétitifs s’ordonnent à partir d’une trame sonore qui vacille entre ritournelle lancinante et mélodie embrumée de nostalgie. On retrouve les personnages malmenés, électrifiés, pétrifiés, de Cherkaoui. Dans sa chorégraphie, la reconstruction de l’être passe par la réappropriation des gestes du quotidien, en boucle, sans répit tandis que guette, de l’autre côté de la cage, la liberté du geste primitif, simiesque.

Lenteur, silences, immobilité des danseurs investis à l’extrême nous happent littéralement, agissant comme une incantation obsessionnelle, déstabilisant les perceptions habituelles jusqu’à provoquer, in fine, notre propre étourdissement. Ainsi triompha l’hémisphère droit.

Source : Maud Cucchi, Le Droit

http://www.cyberpresse.ca/le-droit/arts/201103/03/01-4375926-les-chemins-intimes-du-cerveau-explores.php