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Claude : homme d’affaires avec un bel avenir

Debout  devant le miroir de la salle de bain, Claude s’adresse un sourire. La journée a été radieuse aujourd’hui et son avenir semble prendre la tournure qu’il attendait. Pierre Tremblay, directeur de la compagnie de soudures spécialisées,  «  the boss » comme ses employés l’appellent, l’a convoqué dans son bureau pour lui annoncer qu’il avait réussi à tous ces examens à l’interne et que ses  qualifications professionnelles allaient lui valoir une promotion assortie d’une augmentation de salaire substantielle. Une aubaine pour Claude qui allait pouvoir satisfaire Magali son épouse qui lui réclamait depuis quelques temps de changer d’appartement et de troquer le petit 4 et demie qu’ils avaient acquis il y a quatre ans contre un bungalow qu’elle avait repéré à l’extérieur de  la ville. Il y aurait un jardin pour Tomas qui avait maintenant 10 ans.

L’accident vasculaire cérébral (AVC)

Oui, pensait Claude, tout cela est possible maintenant. Il avait hâte de voir la tête que Magali ferait quand il lui dirait la nouvelle. Elle n’allait pas tarder de rentrer de son travail, elle était réceptionniste dans un restaurant à deux pas de la maison. Absorbé dans ses pensées, il ressent un étourdissement soudain qui le surprend. Il tente de s’accrocher au lavabo, mais ses mais glissent et Claude s’effondre sur le plancher de la salle de bain, sans connaissance. C’est là que va le découvrir Magali en rentrant à la maison. Le moment d’affolement passé, elle appelle le 911 et accompagne quelques instants plus tard son mari à l’hôpital. Ce n’est que le lendemain que l’infirmière l’avertit que Claude venait de faire un accident cérébro-vasculaire. Elle ne pouvait pas se prononcer davantage. Claude venait d’être réanimé, mais ses fonctions motrices et mentales seraient évaluées plus tard par les neurologues et les cliniciens.

Le verdic

Le lendemain le verdict est tombé. Paraplégie du côté droit, aphasie à 100%. A son tour Magali voit son monde basculer et les questions arrivent par flots roulants : Est-ce qu’il va guérir? Pourras-t-il à nouveau parler? Est-ce qu’il va marcher de nouveau? Combien de temps cela va durer? Qui va s’occuper de lui? Comment va-t-elle pouvoir se débrouiller? Est-ce que vraiment ils avaient mérité ça? Toutes ces questions auxquelles personne ne sait ou ne veut apporter une réponse. Tout est tellement incertain et dépendant d’un tas de critères.

Le couple encaisse le coup

Pendant que Claude est à l’hôpital Magali doit tout assumer toute seule, prendre soin de leur petit Tomas, entretenir la maison, rendre visite à Claude, le soutenir et assister impuissante à ses efforts désespérés pour reprendre possession de son corps comme un jeune oiseau tombé du nid, et surtout s’efforcer de ne pas perdre son travail. Claude n’avait pas d’assurance invalidité et elle n’ose même pas penser au temps où l’aide gouvernementale allait s’arrêter. « Cela va être l’enfer » pensait-elle souvent; mais elle était loin de se douter vraiment de se qui allait arriver.

L’environnement inadapté

Lorsque Claude a été rétabli cliniquement, le médecin lui a annoncé qu’il  aurait dû  être transporté dans un centre de réadaptation spécialisé, mais que celui-ci étant surchargé il allait être reconduit chez lui en attendant qu’il y ait une place. Claude ne semble pas avoir compris, mais Magali s’effondre. Leur quatre et demie est au deuxième étage et il n’y a pas d’ascenseur. Claude est en chaise roulante. De plus l’appartement est trop petit pour permettre le déplacement de la chaise.

Commence alors pour le couple une longue descente aux enfers et une course aux services. En quelque temps Magali devient une spécialiste du parcours des aidants aux personnes en perte d’autonomie. Les rendez-vous répétés avec la travailleuse sociale, la recherche de ressources pour aider son mari pendant qu’elle va travailler, maintenant qu’elle est devenue la principale pourvoyeuse du ménage.

Les difficultés sont sans nombre. Claude a dû être porté à bras d’homme dans les escaliers pour atteindre le deuxième étage puis installé dans son fauteuil. Malheureusement si celui-ci pouvait passer dans l’encadrement de la porte de la chambre, celle des toilettes est trop petite. Solution d’urgence, mettre une chaudière dans la chambre.

La descente aux enfers

Des séances d’orthophonie et  d’ergothérapie sont prescrites à Claude, mais elles ont lieu l’extérieur. Magali ne peut trouver en permanence des hommes forts pour descendre Claude, l’amener à ses séances et le remonter ensuite dans l’appartement. De plus, la vie devient de plus en plus insoutenable. L’ennui envahit Claude qui ne peut rien faire de ses journées sinon attendre,. Et les odeurs qui commencent à envahir la maison ; même Tomas contribue aux tourments quand il rentre de l’école avec des copains et ne trouve rien de mieux que de ridiculiser le pauvre Claude. Même les amis de Claude, faute de pouvoir communiquer, espacent de plus en plus leur relation. Tout cela motive la décision que Magali doit prendre pour placer Claude dans un centre d’hébergement mais les moyens n’étant pas gros les recherches sont difficiles. Claude se retrouve dans un petit centre qui accueille les personnes en fin de vie souffrant d’Alzheimer, de Parkinson ou d’autres pathologies. Mais cela ne s’arrête pas là.

La rupture

Claude perd son emploi et faute d’assurance perd ses revenus. Non seulement le rêve du petit bungalow s’efface mais l’appartement doit être vendu (sans profit) par manque de fonds pour continuer à payer l’hypothèque. Magali sombre dans la dépression et se désintéresse de son mari jusqu’à demander la séparation. Claude ne s’accroche plus qu’à ses progrès et à accepter de vivre dans le centre d’hébergement même s’il ne sort presque pas de sa chambre pour ne pas se trouver en présence des autres pensionnaires qui ne lui renvoie que l’image de son désespoir.

La lumière au bout du tunnel

La vie aurait pu continuer ainsi longtemps si Claude n’avait pas eu le secours d’un de ses amis qui l’informe qu’à St-Eustache se trouve un organisme qui s’occupe des personnes aphasiques et l’invite à aller voir se qui s’y passe. A quoi bon de dit Claude. Personne ne peut rien pour moi; et il refuse d’y aller jusqu’au jour où, à force d’insistance, il accepte de se rendre à St-Eustache à l’occasion d’une activité porte ouverte de Groupe relève pour personnes aphasiques. « Juste pour voir, se dit-il, je ne serai pas obligé de rester ».

Accompagné de son ami, il se rend au GRPA et, tout de suite, il est frappé par la bonne humeur qui y règne. D’autres membres aphasiques sont présents et échangent comme ils peuvent leur expérience de vie. Ils sont dans le même monde que lui et savent comment se comporter les uns envers les autres. Prendre son temps, écouter, comprendre le langage non verbal, ne pas interrompre l’autre, avoir de la compassion, s’aider mutuellement, devenir pour l’autre la main droite qui manque, l’enrichir de son expérience. Tout cela semble si facile pour les autres. Pour Claude, il faudra du temps et même s’il décide d’accepter de se rendre au centre pour y suivre les séances de stimulation il reste sceptique et méfiant. La vie l’a tellement faite souffrir qu’il n’imagine pas d’avenir ou de lendemain. Alors tous les prétextes sont bons pour ne pas y aller : je ne me sens pas bien, j’ai mal à la tête, j’ai des étourdissements. Alors il manque des séances, mais sa gentillesse va vite lui valoir la sympathie de tous et l’attention de la directrice qui va tout mettre en œuvre pour sortir Claude de son hébergement. Elle réussit a lui trouver une chambre meublée dans une maison particulière où la propriétaire accepte de le prendre en charge.

La vie reprend

À partir de cet instant la vie de Claude  est inversée. Il n’a pas tardé à mettre son fauteuil roulant au rebut et utilise la canne orthopédique. Il se redresse et même se retrouve beau, ses amis du GRPA ne cesse de le lui répéter. Ses efforts pour se faire comprendre commencent à donner de beaux résultats, même si les mots sortent difficilement. Il recommence à rire et se permet d’afficher sa bonne humeur. Avec les mois, il comprend qu’il a à se réapproprier non seulement de son corps mais aussi de sa nouvelle condition et sa nouvelle vie.  Les attitudes de lutteur et de gagneur qui étaient les siennes avant son accident reviennent le renforcer. Il apprend à accepter ce qui avant était inacceptable et il se forge un courage à toute épreuve.

Sa décision est prise, sa place est au GRPA et son rôle sera désormais d’insuffler son courage à tous les nouveaux membres qui viennent  comme lui chargés de toutes leurs incertitudes et de leurs appréhensions. Il va de l’un à l’autre, fait des blagues, abandonne ostensiblement sa canne et marche, en claudiquant et avec difficulté certes, mais il marche. Il marche pour démontrer qu’avec de la volonté, on peut trouver une nouvelle voie, une motivation. Il marche pour dire qu’il ne sert à rien de se laisser envahir par le désespoir, car l’être humain est souvent plus grand et plus fort qu’il n’y parait. – VB

Cette histoire est vraie. Seuls les noms des personnes concernées ont été changés afin de protéger leur identité.