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L’arrivée d’Emma : du nouveau dans ma vie

Mon nom est Sandra Dubreuil et j’ai 32 ans. J’habite à Mirabel. Il y a six ans mon mari et moi avons acheté une belle maison que nous avons voulue grande et agréable, avec des chambres et des salles de jeux pour nos futurs enfants. Notre vie professionnelle était très satisfaisante; nous travaillions tous deux chez Bombardier, non loin de chez nous, Patrice comme cadre supérieur et moi, comme directrice des ressources humaines.

En 2005 notre petit Nicolas est né : superbe bébé, bien en chair et tout sourire. Tout s’est bien passé et cela a été facile. Nicolas grandit bien et se développe à merveille. En décembre 2006, nous avons eu deux nouvelles : une triste et une heureuse. La première m’a amenée au chevet de ma mère qui venait d’avoir un accident de voiture. Il n’a pas fallu plus de quinze jours pour que la mort nous l’enlève. Dans le même temps, des nausées et des retards féminins m’ont amenée à consulter mon médecin qui a ma grossesse.  Plus tard à l’échographie, l’image nous a révélé que ce serait une petite fille. «Nous l’appellerons Emma, comme ma mère» ai-je décidé tout de suite. Cela m’a aidé à surmonter mon chagrin et nous nous sommes préparés, Patrice et moi, à sa venue. Sauf que sans l’aide de ma mère, il allait falloir que j’organise mes journées si je voulais continuer à travailler tout en m’occupant de Nicolas et d’Emma.

Il faisait très chaud en ce juillet 2007 lorsque j’ai ressenti mes premières contractions. À l’hôpital de Saint-Jérôme, les douleurs m’ont fait oublier un temps la chaleur. J’ai accouché à 4 heures du matin et les cris d’Emma ont salué l’arrivée de mon bonheur. Magnifique! Un beau bébé de près de huit livres! Tandis qu’on l’emmenait pour la préparer je me suis laissée porter par la fatigue…

L’inattendu

En fait, j’ai plutôt perdu connaissance. À mon réveil, aucun mot ne sortait de ma bouche. Aucun son, malgré me efforts. J’ouvrais bien la bouche, mais je ne la contrôlais plus, pas plus que ma langue qui tournait comme une toupie au fond de ma gorge quand je voulais parler. J’ai paniqué ! J’ai voulu savoir ce qui se passait, mais je n’avais plus aucun moyen de communiquer. Devant ma mine effarée, l’infirmière a appelé le médecin d’urgence.

Après une batterie de test, le médecin m’a expliqué que j’avais fait un accident vasculaire cérébral (AVC) consécutif à mon accouchement. J’étais devenue aphasique, un mot dont j’ignorais totalement le sens et qui allait perturber à jamais ma vie. En plus, je ne sentais plus mon côté droit. Les cas sont rares, mais de plus en plus fréquents, parait-il. Le médecin m’a encouragée en me disant que plus jeune était le patient, plus ses chances de retrouver la parole étaient grandes. Deux jours après l’AVC, j’étais transportée au centre Drapeau-Deschambault, à Sainte-Thérèse, où j’ai suivi tous les jours des séances d’orthophonie et d’ergothérapie. Il m’a fallu réapprendre les sons depuis le début et commencer à me servir d’une canne orthopédique pour me déplacer.

La maison : un champ de batailles

Aller à la toilette était toute une aventure, d’autant que mon bras droit avait déclaré forfait et que je devais en même temps me soutenir et ouvrir la porte de la même main. Il m’a fallu près d’un mois pour simplement dire bonjour correctement et pour pouvoir marcher avec ma canne dans les couloirs. Mais après un certain temps, ce n’est pas de dire bonjour que j’avais besoin, mais d’être chez moi, auprès de ma petite Emma. Patrice me l’avait emmenée souvent,  mais je voulais savoir comment je me débrouillerais dans notre maison.

Cela a été une grande épreuve. La maison me semblait faite d’embûches tendues exprès pour me contrarier. Les huit marches du perron m’ont pris toute mon énergie. Dans la maison, les tapis, les guéridons, les jouets de Nicolas, tout semblait mis devant ma route pour m’éprouver. Le pire, c’est qu’une fois assise dans le fauteuil, je n’ai pas pu prendre Emma; il a fallu qu’on la dépose dans le creux de mon bras gauche. J’étais là, plantée, ne pouvant rien faire, pas même la caresser.  Plus tard le dernier obstacle a été de monter à l’étage, là où se trouvaient la chambre et la salle de bain. Patrice a voulu m’installer au premier étage pour éviter l’escalier, mais j’ai refusé. C’était notre chambre et l’escalier ne serait pas une barrière entre Patrice et moi. « Je prendrai le temps qu’il faut et c’est un excellent exercice pour moi, lui ai-je lancé, je me lèverai plus tôt pour pouvoir être avec toi pour déjeuner».

Ce jour là, j’ai accepté que je ne pourrais récupérer ma vie qu’en me battant contre moi-même. Je ne pouvais pas laisser à Patrice la charge de tout le ménage et de toutes les responsabilités. Il fallait que je sois capable de récupérer assez de mobilité et d’ardeur pour me passer de la nounou et de la femme de ménage que nous avions dû engager.

Nos finances ne tiendraient pas longtemps à ce train-là. Il m’a fallu plus d’un an, mais j’ai occupé mes journées. Quand je ne faisais pas de l’exercice ou de la lecture à haute voix, je fouillais sur Internet pour trouver des solutions, des conseils, des témoignages.  Jusqu’au jour où j’ai découvert qu’à quelques kilomètres de chez moi se trouvait un organisme qui venait en aide aux personnes aphasiques. J’ai demandé à Patrice d’appeler et nous avons pris rendez-vous.

Briser l’isolement

J’avais la peur au ventre quand nous y sommes allés. Qu’allais-je y trouver? Des personnes handicapées comme moi qu’on essaie d’encourager ou de consoler? Étonnamment non. Je n’ai rencontré que des sourires et de la bonne humeur, j’ai été accueillie comme si j’arrivais dans une famille que j’avais quitté depuis longtemps, avec des gens qu’il me semblait connaître, croisés dans les couloirs de l’hôpital, compagnons de soins et de séances au centre de réadaptation ou simples compagnons d’infortune. Ce sont toutes ces personnes qui m’ont donné le courage de continuer et la confirmation que quoi que je fasse, la vie ne dépendrait jamais que de moi.

Depuis ma vie est tout autre, mais aussi belle qu’avant. Je jouis de chaque instant passé avec ma famille et mes enfants. Je peux descendre toute seule dans le jardin et m’occuper de mes fleurs, même si cela prend du temps.

Il y a encore du nouveau dans ma vie. Je viens de recevoir une bonne nouvelle :  je vais pouvoir retourner au travail à mi-temps, pas dans mon ancien domaine, car je ne veux plus gérer des ressources, mais plutôt en comptabilité.  – VB